Achat bateau

Un cata pour 100 000 euros : Oui, c'est possible !

Publié le 23 mars 2018 à 0h00

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Flashback. J’ai acheté mon premier bateau, un vieux Gib’Sea 80 plus, une seule coque, j’étais jeune, avant ma première maison. Fierté. Mais à mi-chemin entre la trentaine et la quarantaine, quand il s’est agi d’acquérir une maison dans le Sud pour accueillir femme et enfant, il a fallu revendre le quatrième, un Jeffcat 305, le bien nommé Garfield, rapport à son embonpoint. Malgré la prestigieuse signature d’Erik Lerouge, mettre un volume habitable décent dans un catamaran de 30 pieds reste une gageure. Mais, en mon for intérieur, une maison reste "un bateau, mal construit, loin de la mer". Alors les dix années suivantes ont été longues. A regarder en cachette les petites annonces de Multicoques Mag. A mater en biais les panneaux à vendre sur les ports à sec. A faire des recherches avancées qui ne mènent nulle part sur Internet : longueur, prix, année, localisation. Deux ou trois fois, j’ai craqué, bien sûr, j’ai été jusqu’à effectuer des visites qui n’ont abouti à rien, faute de projet bien clair, que les propriétaires et les professionnels dérangés me pardonnent...

A commencer par mon ami Philippe. En 2014, alors que je suis en veille "passive", je tombe sous le charme d’un magnifique Punch 1200 rallongé. Les Punch sont des plans Harlé qui étaient construits en contreplaqué époxy par Multicap Caraïbes à Fort-de-France. J’aime leur simplicité. Pas de vaigrages, tout est laqué. Plutôt légers, leurs mâts sont relativement courts pour éviter tout retournement dans les surventes des canaux inter-îles aux Antilles. Petite négo et zou je me lance ! Compromis de vente signé en poche, je m’envole vers l’Australie. Mais à l’escale de Singapour, je rappelle Philippe contrit, ma vie personnelle vient de s’effondrer, j’annule tout. Il me faudra deux ans pour me lancer à nouveau. Le bel oiseau aura fait le bonheur d’un autre depuis longtemps.

Et puis les aléas de la vie, des mutations et des projets professionnels font qu’un matin on se réveille, et c’est une évidence. J’achète un bateau. Mais ce n’est pas tout, je quitte ma magnifique location vue sur mer et j’emménage à bord ! Envie de s’alléger, peur de s’enraciner, volonté de pouvoir bouger, urgence à changer, (re)trouver un peu de liberté dans tous les cas. Le budget ? Limité. Pas seulement par nécessité, mais aussi par volonté de ne pas s’endetter trop lourd. J’avais la capacité à emprunter sensiblement plus, mais à quoi sert d’avoir un bateau si on est collé au bureau 360 jours par an pour le payer ? J’aurais pu attendre un an de plus, la vente d’un bien immobilier, et doubler mon budget, mais c’était encore "remettre à demain". Alors je me suis fixé un budget de 100 000 euros. C’est déjà déraisonnable pour un vieux bateau, mais les mensualités du crédit sur dix ans correspondent exactement au loyer de la maison que je vais quitter, et il commence à y avoir quelques bateaux intéressants à la vente autour de ce montant. En dessous, il faut vraiment aimer le camping. Les autres critères sont d’avoir le bateau le plus long et la nacelle la plus haute possible, une structure en bon état, et des moteurs Inboard.

Bien sûr, les hors-bords sont de plus en plus fiables, ils sont légers et, remontés, favorisent les performances sous voile, mais j’ai trop souffert de démarrages poussifs par le passé. Je veux la fiabilité du diesel, c’est un impératif pour ma tranquillité d’esprit, même si je sais que de très vieux moteurs ont aussi leurs caprices. Pour le reste, matériau, constructeur, équipement… pas d’a priori, on ne va pas faire le difficile, on prend tout ! J’ai même regardé les trimarans, au début. Le rapport longueur/prix avantageux, leur élégance et leur comportement en mer sont séduisants. Mais je voulais habiter à bord, et dans la génération qui correspond à mon budget, même si j’aime la simplicité, le volume habitable n’était pas au rendez-vous. Se posait aussi le problème de la place de port, déjà pas simple en catamaran, alors là… 

Face à l’écran, je me lance. Outre les quelques critères énumérés plus haut, le seul filtre que j’ajoute, c’est la distance, en limitant mes recherches à l’Europe. Il y a pourtant de bonnes affaires à réaliser dans des coins du monde moins courus, plus reculés, ou au taux de change favorable : Antilles, Etats-Unis, Tahiti, Australie… Mais les inconvénients dans ma situation sont trop nombreux. Temps et coûts des visites, du convoyage retour, sont incompatibles avec mon emploi du temps professionnel et mon projet. Mais je retiens l’idée pour une prochaine fois ! Par goût personnel, j’élimine les catamarans typés "Seventies" du style Heavenly Twins, Apache et autres Prout. Comme je souhaite habiter à bord, je renonce également, à regret car j’ai adoré mon Edel Cat 35 Open, aux catamarans "3 volumes" où l’on doit passer par l’extérieur pour aller d’une coque à l’autre ou vers le carré. J’ai également une véritable appréhension de l’enfournement, alors, les constructeurs qui ont, par le passé, trop avancé leurs mâts à mon goût, pour favoriser l’espace habitable sans épontille, sont également écartés, parfois à regret. Une construction amateur ou un proto ? Pourquoi pas ? Si la réalisation est bien faite, ce sont souvent des bateaux simples, donc faciles à entretenir, retaper, plutôt typés performance, ce qui n’est pas pour me déplaire, et peu recherchés, donc sous-cotés. Alors, entre midi et deux, le soir, beaucoup trop tard, je "surfe" devant mon ordinateur.

Portails pour professionnels, sites de petites annonces pour particuliers, brokers spécialisés, en France, à l’étranger, magazines en ligne avec bien sûr en tête de liste votre (notre) favori, celui que vous tenez entre les mains. J’apprends à déchiffrer les textes, à repérer les annonces multiples à différents prix, les photos qui datent, les bateaux qui sortent de location où il faudra tout changer, ceux transformés en habitat flottant, les coureurs océaniques, les voiles "neuves" de… 2010 (!). Le premier gros tri fait, première constatation, il n’y a pas de "Punch" dans ma short-list. C’était une occasion unique, les 12.50 et leurs coques bigarrées me font de l’œil, mais… trop chers. Même si j’anticipe une petite négo, le marché du multicoque a le vent en poupe, la demande est forte, alors inutile de se bercer d’illusion, ce n’est pas la peine de regarder au-dessus de 110 000 euros maximum. 

Un choix cornélien

A force de trier, éliminer, écarter, et pas toujours de manière 100 % rationnelle, il faut bien l’avouer, j’ai un trio de bateaux à voir, pas plus ! La première visite est pour un Fidji, un modèle historique de chez Fountaine Pajot. J’aime son look de soucoupe volante, ses coques étroites, ses boiseries contrastées gris anthracite et chêne clair. J’appréhende un peu les étraves basses et peu volumineuses. Un aller-retour en ferry en 24h vers le mythique solent me permettra d’en avoir le cœur net. Même si je suis prévenu à demi-mot par le courtier, l’intérieur est quand même un choc. Les vaigrages de plafond pendent lamentablement, décollés à 80 %, dans les coques et les coussins de carré baignent dans l’eau, car visiblement les hublots de roof fuient. Rien d’irrémédiable, mais je suis quand même surpris que l’on songe à présenter un bateau à la vente dans un tel état. Plus problématique, le roof au-dessus des deux portes d’entrée à l’étanchéité illusoire souffre visiblement des efforts de torsion que subit en mer tout multicoque. Enfin, le cockpit me semble ni accueillant ni convivial, avec deux banquettes longitudinales très éloignées. C’est une première visite, pas de décision définitive, ni dans un sens ni dans l’autre. Avec une bonne négociation et un gros chantier, il peut faire un bon plan B.

En route vers la région nantaise, où se trouve, au sec, un très joli catamaran en CP/époxy de construction amateur soignée, récent, plus long que les deux autres nominés ; je surpasse ma réticence aux hors-bords en me disant qu’il y a la place de poser à terme deux petits diesel dans les coques. L’intérieur est plus que rustique, mais rien de rédhibitoire. La poutre arrière est "ouverte" pour effectuer une réparation qui m’alerte un peu sur la nécessaire attention que requiert ce matériau. Je ne suis pas un as du pinceau, et s’il n’y a rien de compliqué, il ne faut pas laisser la moindre petite dégradation de peinture passer, au risque de voir la situation devenir plus problématique dès que l’eau réussit à s’infiltrer vers le bois. Rien de rédhibitoire sur une construction professionnelle parfaitement enduite, peut-être un peu plus problématique dans le cas présent. Et surtout pas pour moi, de nature trop anxieuse pour avoir toujours cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Bon, celui-là, il n’est pas pour moi, mais c’est un choix très personnel.

 

Aller/retour dans la journée vers le Sud de l’Espagne, merci les vols low cost, pour le troisième et dernier lauréat. Prix affiché 99 000 euros pour ce Lagoon 37 de 1994, c’est juste en dessous de mon budget maxi, et il semble plutôt en bon état. Le courtier allemand est dithyrambique, mais j’attends de voir… Première impression, le mât me paraît extrêmement court, au point que je crois qu’il n’est pas à la place au bout du quai que la capitainerie m’a indiquée. Mais si, il est bien là, avec son rouf en sifflet caractéristique de cette première génération de Lagoon. Esthétique contre effet de serre, mon cœur balance pour le premier critère. Les voiles soi-disant en bon état sont cuites, mais le gréement est en bon état. C’est une version d’aménagement assez rare sur ce modèle, et qui me va bien, avec cuisine en haut, dans la nacelle, quand la plupart étaient en coursive. En trois cabines, il y a une belle salle d’eau à l’arrière bâbord. La sellerie du carré, d’origine (!), est rincée, mais sinon le bateau est plutôt bien équipé : un grand frigo, deux chauffages Webasto, un par coque, un grand traceur couleur récent, une gazinière flambant neuve, un grand bimini fixe… Bon, on ne s’emballe pas, mais de tout ce que j’ai vu, cela ressemble quand même à une bonne pioche. Je tente une offre pour faire passer les voiles et le convoyage retour. Un petit prêt bancaire, et quelques formalités plus longues que prévu pour radier le pavillon allemand plus tard, et me voilà propriétaire !

Et me voilà propriétaire !

Six mois après, le bilan est somme toute attendu. Il me faut faire le clair dans le circuit électrique et les systèmes de pompe. Pour améliorer les performances, on va changer les voiles, et… passer sur des hélices tripales repliables ! Ça donnera plus de confiance aussi dans les manœuvres de port. Mais pour cela, il va falloir une grosse révision des moteurs qui ont posé quelques soucis à mes amis qui ont remonté le bateau. Sur la liste de course, c’était attendu, il y a aussi un radeau de survie tout neuf, parce qu’un bib sans carnet, ça n’est pas très rassurant pour l’équipage, et pas acceptable par l’Administration. Le nouvel autoradio avec CD, Bluetooth et tout ce qu’il faut est en place pour pouvoir bricoler en musique. Ce ne sont pas toujours les plus gros investissements qui font le plus plaisir ! J’ai renoncé, pour le moment, à lui adjoindre un mât plus haut. Un jour, je lui allongerai les jupes et les étraves, lui offrirai deux moteurs flambant neufs. En attendant, dès que les températures repassent en positif, c’est carénage, polish de coque et grand débarras des soutes à voiles avant !

Au final, dans quelques années, le tout sera unique, mais cohérent, j’espère. Hors budget, mais je l’aurai fait, au gré de mes capacités. Plutôt que le "très bien" demain, je préfère "l’acceptable" tout de suite, et le faire évoluer. Peut-être la caisse du bord sera-t-elle un jour abondée par des locations longue durée à petit prix. Histoire que vous puissiez prendre une année sabbatique pour le prix d’une Smart ! Mais pas tout de suite. Laissez-moi d’abord en profiter. J’attends avec impatience le retour du soleil et les beaux jours pour naviguer à nouveau. Mon histoire d’amour avec Aya, mon "Old Lady", n’en est qu’à ses débuts. Comme disait Jean-François Deniau, heureux propriétaire de bateau : "J’aime l’idée de pouvoir partir, même si je ne pars pas."

Pas encore…


10 points critiques à vérifier avant d'acheter

1- Les ailerons fixes et les safrans

2- Les œuvres vives : une sortie d'eau ou à minima une plongée sont indispensables

3- Les cadènes de haubans

4- Le gréement dormant : plus de dix ans, on change !

5- Le pied de mât

6- Les cloisons principales, notamment la transversale du pied de mât et celles proches des cadène

7- Les fonds : à la recherche de toute trace de choc, de varangue délaminée

8- Les jonctions coques / poutres : un petit tour en annexe dessous pour vérifier la rigidité de la plateforme

9- Les moteurs : à froid, au ralenti, en marche avant, en arrière, au régime croisière, au max, il faut sortir du port

10- Les voiles : l'âge n'est pas tout, les milles parcourus ou pas, le soin et la protection apportés sont cruciaux

Le 11ème point c'est l'expertise... incontournable !

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