Les premiers multicoques de croisière construits en série nous viennent de Grande-Bretagne ; dès 1955, les frères Prout assemble un catamaran de 36 pieds – ils seront ensuite bien plus connus avec leurs Snowgoose. En 1965, le constructeur anglais Sail Craft Ltd. présente le fameux Iroquois. Ce catamaran dessiné par J.R. Macalpine-Downie affiche déjà un bouchain-déflecteur sur la moitié avant de ses coques. D’autres chantiers, eux aussi basés en Grande-Bretagne, se lancent sur ce créneau. Catalac démarre avec son fameux 9M en 1970 ; Heavenly Cruising Yachts lance son Premier Heavenly Twins, le 26, en 1971. Du côté des trimarans, les choses bougent aussi, mais plutôt de l’autre côté de l’Atlantique. Des architectes en devenir comme Dick Newick dessinent dès 1968 des trimarans dédiés à la course, mais aussi à la croisière un peu plus tard. Au tout début des années 1970, Tony Smith, basé à Annapolis, lance les Telstar, qui se caractérisent par une nacelle débordant largement de la coque centrale.
L’Iroquois est sans doute le plus ancien multicoque habitable construit en grande série – 300 exemplaires
Vivre sur un seul niveau… et sans gîte
Ce n’est que bien plus tard, en 1983, que Fountaine Pajot a lancé son Louisiane, ancêtre du catamaran moderne que nous connaissons aujourd’hui. Un an plus tard, Lagoon rentrait en scène sous le giron de Jeanneau, avant de rejoindre le Groupe Bénéteau et devenir leader mondial – 7 700 catamarans construits ! Cette fois, c’est en France que ça se passe. Les années 1980 ont été celles de l’émergence du marché des multicoques. De très nombreux constructeurs rejoignent le secteur – ils s’appellent Atelier Outremer et Catana (1984) ou encore Privilège Marine (1985). Au tout début des années 1990, c’est le tour de l’Afrique du Sud d’être touchée du virus du multicoque avec la naissance du pionnier local, Robertson & Caine, fabricant des Leopard. Aujourd’hui, le pays compte une bonne quinzaine de constructeurs – liste non exhaustive : Balance, Kinetic, Ksynna, Majestic, St Francis, Vision, Voyage, Xquisite…
Très prisés par les flottes de location, les catamarans évoluent ; ils deviennent plus confortables et plus faciles à manœuvrer. Dans le domaine de la grande croisière, les voiliers à deux coques intéressent de plus en plus les plaisanciers désireux de vivre sur un seul niveau et sans gîte.
A la fin des années 1990, les multipowers font leur apparition sur les catalogues de Privilège et Fountaine. La diffusion des powercats est longtemps restée confidentielle, mais elle connaît aujourd’hui une forte progression grâce à des acteurs comme Aquila et Leopard.
Le secteur du multiyacht s’est quant à lui structuré dans les années 2000, pour devenir depuis une dizaine d’années le segment le plus dynamique des multicoques.
De purs voiliers, nos multicoques sont devenus plateformes de vie – de fait, on passe 80 à 90 % du temps au port et au mouillage. Certains « vrais » marins ne s’y retrouvent pas, mais l’offre ne les a pas oubliés : de nombreux chantiers proposent toujours des unités racées et sportives, à l’instar de Balance, Comar, Cure Marine, Gun Boat, HH, ITA Catamarans, McConaghy, Kinetic, ORC, Outremer, O’Yachts ou encore Slyder. D’autres font des compromis, comme Excess, Nautitech et Seawind.
Longtemps remisé sur le segment de la croisière, le trimaran revient en force depuis les années 2000. Des constructeurs comme Astus Boats, Corsair Marine, Quorning Boats (Dragonfly) et Tricat ont lancé des gammes complètes de trimarans dont les flotteurs se replient. Sur le marché des plus de 40 pieds, Neel Trimarans et Rapido Trimarans se sont rapidement imposés.
Les architectes et designers se sont adaptés à la demande de confort et aux tendances du marché pour proposer de nouvelles solutions ; dressons un petit historique non exhaustif des principales idées et des principaux concepts qui ont fait bouger les lignes ces 40 dernières années.
1983 – Premier catamaran moderne
On l’a vu, les constructeurs anglais ont proposé très tôt des catamarans de croisière… mais c’est bien le tandem d’architectes français Joubert/Nivelt qui a conçu le premier multicoque moderne de croisière. Son Louisiane, bien plus large que les productions de l’époque, est donc plus habitable, mais aussi plus rapide car plus léger et plus toilé.
1985 – Rostre central
Essai Privilège 14.70 dans MM10
Le premier catamaran de la gamme Privilège est le 14,70, flanqué d’une sorte de troisième coque centrale en mesure d’accueillir une cabine Propriétaire. La formule n’a jamais été abandonnée par le constructeur sablais. O’Yachts a repris l’idée de cette coque centrale en 2016 sur le Class 6. De nombreux constructeurs de powercats ont repris l’idée d’une cabine Propriétaire « traversante », mais en occupant simplement le fond de nacelle.
1992 – Casquette de rouf
Essai Venezia 42 dans MM44 et dans MM219
Fountaine Pajot lance son Venezia 42 et dévoile une casquette de rouf ; ce débord, qui permet de protéger la nacelle des rayons du soleil les plus verticaux, est devenu une des signatures de la marque. Plus tard, ce débord esthétique a permis également d’y intégrer une main courante, et même un système de récupération d’eau.
1997 – Hublots verticaux
Essai Lagoon 410 dans MM65, 96, 113 et 156
Les hublots verticaux du Lagoon 410 posent les bases de l’ADN du constructeur qui va devenir N°1 mondial et de la collaboration avec le cabinet d’architecture VPLP. Inspirés des navires utilitaires, ces grands vitrages optimisent la vue panoramique, limitent l’effet de serre et offrent plus de volume. Un seul défaut : le fardage du rouf est plus important.
2000 – Bimini Rigide
Essai Nautitech 40 dans MM105 et 156
Le Nautitech 40 est équipé d’un bimini rigide ; ce dernier reste un prolongement discret du rouf et il est équipé d’un toit ouvrant. La formule va faire école et remplacer avantageusement les protections textiles qui étaient proposées en option dans les années 1990. Il y a 30 ans, il était courant de croiser sur l’eau un catamaran avec un cockpit « ouvert », comme cela a été le cas plus longtemps encore à bord des monocoques de croisière.
2003 – Cockpit avant
Essai Lagoon Power 43 dans MM86 et dans ce numéro
Le Lagoon Power 43 est le premier multicoque de moins de 60 pieds à intégrer un vrai cockpit avant. Du côté des voiliers, les trampolines ont résisté (et résistent encore à bord des unités typées performance) bien plus longtemps. Pour la croisière, disposer d’un cockpit avant est aujourd’hui considéré comme un atout.
2004 – Flybridge
Essai Lagoon 440 dans MM105 et 161
Le Lagoon 440 est le premier multicoque de moins de 50 pieds à proposer un flybridge. Ce dernier est encore rustique, avec une grande banquette face à la route et une bôme encore bien basse, mais on assiste bien au début d’une tendance de fond. Aujourd’hui, certains catamarans de 40 pieds comme le Bali CatSpace proposent un flybridge – mais cette taille semble considérée par les architectes et les constructeurs comme une limite. En dessous de 12 mètres, pas de flybdrige – à part pour les powercats comme le V1100 Discovery ou l’Aventura 38 Fly.
2006 – Motorisation hybride et nacelle de plain-pied
Essai Lagoon 420 dans MM120 et 183
Le Lagoon 420 est le premier catamaran hybride de série ; il n’y avait même pas de version thermique proposée ! Las, si le principe était excellent, la technologie n’était pas encore à la hauteur, et les coques 1 à 100, sauf deux exemplaires, ont été remotorisées en diesel à l’issue de la première année de production. Ce catamaran a été également le premier à s’affranchir du seuil de porte et à proposer, dans cette taille, des couchages en travers à l’avant.
2009 – Double poste de barre et commandes
Essai Galathea 65 dans MM146
Essai Helia 44 dans MM156 et 199
Le Galathéa 65 puis l’Hélia 44 étrennent un poste de manœuvre complété par un poste de barre juste derrière. Cette formule sera progressivement reprise sur tous les modèles Fountaine Pajot (sauf sur ceux qui sont équipés d’un flybridge). Curieusement, les autres constructeurs, à l'exception d'Aventura Yachts, n’ont pas repris cette ergonomie, pourtant plébiscitée par ses utilisateurs.
2010 – Porte avant
Essai Leopard 44 dans MM152 et 188
Si les portes avant existaient depuis longtemps à bord des très grandes unités, c’est bien le Leopard 44 qui l’a imposé sur nos catamarans de croisière. C’était en 2010, et on s’en souvient encore ! Les critiques pleuvaient dru, et finalement, sur les 3 000 Leopard construits, 2 200 sont ainsi équipés. Conçu un peu plus tôt… mais mis à l’eau plus tard que le Leopard 44, le SC48 de Pierre Delion proposait lui aussi une porte avant et un espace cockpit arrière/nacelle/cockpit avant sur un seul niveau.
2011 – Nacelle large sur un trimaran
Essai Neel 45 dans MM153 et 213
Le Neel 45 est le premier trimaran moderne à proposer une nacelle large sur un pontage élargi. Ce modèle est également le premier multicoque proposé par Neel Trimarans – après le Neel 50, qui a fait office de prototype. Comme détaillé plus haut, ce concept de la nacelle large sur trois coques avait toutefois déjà été développé à la fin des années 1960 avec, entre autres, les Telstar américains.
2013 – Espace décloisonné intérieur/extérieur
Essai Nautitech 40#2 dans MM165 et 187
Le Nautitech 40#2 n’a plus rien à voir avec le modèle qui nous a fait apprécier le bimini rigide, mais innove à son tour, puisqu’il inaugure un nouveau concept en repoussant le carré… dans le cockpit. L’espace, quand il est décloisonné, peut être protégé par des bâches. A noter : la carrière de ce Nautitech 40#2, diffusé à près de 250 exemplaires, vient de se terminer ; elle aura duré 12 ans, c’est-à-dire à peu près autant que le premier 40…
2014 – Pontage avant, porte basculante : la révolution Bali
Essai Bali 4.5 dans MM168 et 186
Avec son Bali 4.5, Catana Group a bousculé durablement le marché avec son pontage intégral. L’idée est désormais de vendre des m2 au meilleur prix – et ça marche ! Très vite, une grande porte basculante prend place à bord des Bali ; l’espace intérieur/extérieur est désormais modulable. Qu’on se le dise : la démarche décomplexée de la croisière vue par Bali a fait école…
2015 – Catamaran à foils de série
Le G4 de Gunboat, construit aux Pays-Bas, est le premier multicoque à foils habitable proposé en série. Son maniement requiert de solides connaissances et une bonne expérience du vol, car l’engin est particulièrement volage en raison de son poids plume. Mais les sensations fortes sont garanties !
2018 – Plateforme arrière électrique
Essai Astrea 42 dans MM190
Les plateformes électriques sont présentes à bord de tous les grands multiyachts, mais il n’était pas si simple pour les constructeurs d’unités plus modestes de les intégrer – malgré une demande de la clientèle. Poids supplémentaire, prix élevé, fiabilité étaient autant de paramètres à traiter. C’est l’Astrea 42 qui est le premier catamaran de moins de 60 pieds à proposer la plateforme tant attendue – une option quasi généralisée à toute l’offre multicoque aujourd’hui.
2021 – Multicoque écoresponsable
Essai Windelo 50 dans MMHS16
Le Windelo 50 est le premier multicoque conçu entièrement comme un produit écoresponsable, tant sur le plan de la construction en intégrant un composite écoresponsable à base de fibre de basalte et de mousse PET, que de l’usage grâce à l’adoption d’un plan de voilure puissant associé à une propulsion hybride. Depuis, d’autres constructeurs se sont positionnés sur ce créneau, comme Vaan Yachts.
2025 – Gréement intelligent
Essai MODX70 dans MMHS24
Avec son gréement rétractable et gonflable, le MODX70 propose une expérience inédite en automatisant tous les systèmes de mise en place des ailes (et non plus des voiles…) et de réglages. L’an passé, ce catamaran a effectué plus de 3 000 milles pour venir faire sa Première mondiale à La Grande-Motte, validant ainsi sa technologie ultra-futuriste qui se passe même de groupe électrogène.
2026 – Nouvelles arches de rouf
Essai Aquila 50 Sail dans MM236
Les roufs avec une face avant verticale et des arches latérales ont été développés avec les Privilège, Leopard et Outremer… mais les designs de cette année préfigurent des nacelles bien plus avancées comme celle du prochain Bali 7.0 et même équipées de rampes d’accès au flybridge sur l’Aquila 50... le design de demain ?
