Voyage

De Lembata à Florès, îles de la Sonde…

Publié le 23 mars 2018 à 0h00

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Nusa Tenggara… En bahasa indonesia, la langue officielle du pays, cette expression désigne la province des "petites" îles de la Sonde. Petites, seulement par opposition aux "grandes", comme Sumatra, Java ou Kalimantan (ex-Bornéo), beaucoup plus étendues. Nusa Tenggara comprend le Timor occidental, les archipels de Solor et d’Alor, les îles de Florès, Rinca, Komodo, Sumbawa et Lombok. L’Indonésie, c’est le plus grand archipel du monde, un peu plus de 17 000 îles ! Un pays dont la superficie s’étire sur 5 000 km d’est en ouest et 1 700 km du nord au sud. 240 millions d’habitants à majorité musulmane, qui, outre le bahasa indonesia, parlent quelque 250 dialectes différents.

Après une nuit de mer cap au nord, le jour se lève sur la côte sud de l’île de Lembata, à l’est de Florès. Nous approchons du petit havre de Lamalera, un étonnant village baleinier où l’on chasse encore le cachalot et le globicéphale, de mai à octobre. Avec de simples harpons de bambou munis d’une pointe de fer, à partir de baleinières en bois, d’une dizaine de mètres de longueur, mues à l’aviron et dotées d’une voile auxiliaire. Les prises se limitent à une vingtaine par an et, compte tenu des moyens traditionnels mis en œuvre, le village échappe à l’interdiction relative à cette pêche édictée par la Commission baleinière internationale. A Lamalera, toute la vie du village tourne autour de la pêche baleinière, et ce, depuis le XVe siècle. La côte sud des îles de la Sonde se trouve sur la route migratoire des baleines cheminant de l’océan Indien vers l’océan Pacifique, à cette saison. Une technique de pêche ancestrale est toujours en vigueur à Lamalera : lorsqu’une baleinière a pu se rapprocher d’un animal à portée de harpon, le harponneur choisit le moment le plus propice pour prendre son élan, à l’avant de l’embarcation, et sauter, harpon à la main, sur le dos de l’animal, de façon à enfoncer la pointe de fer le plus profondément possible dans les chairs... La prise, quand elle est conséquente, est partagée entre toutes les familles du village. La viande de baleine est partiellement séchée pour être conservée, et c’est sous cette forme que les villageois de Lamalera l’utilisent pour se fournir, par le biais d’un troc lui aussi vieux de plusieurs siècles, en fruits et légumes auprès des villages voisins de l’intérieur de l’île.

Mais, depuis quelques années, l’inquiétude a fait son apparition au village. Modification des routes migratoires des grands animaux, ou bien plus sûrement changement climatique et conséquences néfastes de la pêche industrielle illégale (taïwanaise et japonaise, principalement), toujours est-il que les cachalots se font plus rares sur la côte sud de Lembata. Le dernier village baleinier d’Indonésie est en survie…

Dans la brume du petit matin, nous apercevons la petite crique de gravier et sable noirs au pied d’une haute falaise rocheuse couverte d’une végétation dense. On pourrait se croire aux Açores, d’autant que… l’île de Florès n’est pas loin ! Le long de la plage, une vingtaine d’abris aux toits de palmes couvrent embarcations, rames, harpons, filets, et ossements de baleines. Voiles affalées, nous nous approchons doucement. J’espérais pouvoir mouiller quelques heures devant la plage, mais le ressac est trop fort et rend cette idée trop dangereuse. Impossible, même. Nous sommes sur la côte au vent, exposée au vent dominant de SE en cette saison. Nous devons renoncer. Nous nous engageons dans le selat (détroit entre les îles indonésiennes) Boleng qui conduit à Lewoleba, une bourgade de pêcheurs au pied du volcan Ili Api, dont s’échappent quelques fumerolles. Nous découvrons la force parfois impressionnante des courants qui s’établissent dans les selat, nous obligeant à raser les récifs pour profiter des veines de contre-courant. La baie de Lewoleba est sillonnée d’embarcations de pêche et de transport en tous genres, souvent adeptes du moteur de propulsion monocylindre à volant d’inertie et échappement aérien, sympathique mais… bruyant ! Nous mouillons à une centaine de mètres du rivage, sur lequel se serrent des dizaines de maisons de bois sur pilotis. Des enfants quasi nus courent sur le sable sombre que la marée découvre. Des odeurs fortes de poissons se mélangent à d’autres, plus douteuses, qui évoquent davantage celles des égouts qui, tous, reviennent invariablement à la mer. En même temps qu’une multitude de déchets.

Bienvenue en Indonésie, l’Indonésie profonde, diverse et colorée, odorante et forte. Un pays, une population, des rites et des images qui, au fil des semaines, s’avéreront attachants et composeront finalement pour l’équipage de Jangada une bien belle escale sur notre route au sud de l’Asie. Nous saluons d’un geste les pêcheurs qui passent à proximité, tous nous répondent d’un sourire rassurant. Nous sommes bien sûr le seul voilier dans le coin, les seuls étrangers aussi, mais la présence de notre catamaran au milieu de ces bateaux de travail ne semble pas poser problème. Sans doute, c’est souvent le cas, les marins locaux ont-ils instinctivement un certain respect pour les voyageurs comme nous, venus de loin par la mer, dont ils devinent qu’ils viennent parfois de l’autre bout de la planète. Nous débarquons au pied des maisons de pêcheurs, sous les regards des mères de famille et d’une nuée d’enfants. Nous nous faufilons entre deux cabanes pour gagner la rue principale du village. Nous allons déjeuner de nos premiers nasi goreng, mie goreng et autres gado-gado dans le warong (petit resto local populaire) en bambou Makan Berkat Lomblen de Pak Tanto. Arrosé, en ce qui me concerne par une Bintang (grand modèle de préférence, l’authentique, le modèle standard étant plutôt réservé aux touristes de Bali) bien fraîche. Nous ne nous attardons pas outre mesure à Lewoleba, l’eau y est trop sale, et mon envie de plonger pour nettoyer les carènes a été stoppée net par la vision d’un serpent marin de taille respectable qui vaquait à ses occupations habituelles, essentiellement alimentaires, le long de la ligne de flottaison intérieure de la coque bâbord… !

Nous appareillons vers le nord du selat Boleng, tout dessus, mais nous allons vite découvrir qu’à proximité des îles, les brises sont essentiellement changeantes en force et direction, en l’espace de quelques centaines de mètres. Pour s’extirper du détroit, les deux Volvo ne seront pas de trop. J’ai l’impression que le courant principal porte au sud dans les selat à cette saison. Il nous faut raser les récifs coralliens à quelques mètres pour progresser, et finalement tirer un bord de dégagement en plein courant pour parvenir à nous hisser sur la côte nord. Deux heures d’efforts plus tard, nous pouvons laisser porter, nous sommes désormais sur le versant nord des îles de la Sonde, protégés des vagues du large et des vents dominants. Une navigation de demoiselle (je vais me faire taxer de machisme, là, non ?) s’annonce pour les jours qui viennent, sans houle, la plupart du temps avec des vents thermiques inférieurs à 15 nœuds, et donc… pas mal d’heures de moteur !

Ce qui techniquement signifie pour l’équipage énergie électrique, eau douce et froid en abondance. Le beau temps, soleil et ciel bleu, s’est installé sur notre voyage depuis le détroit de Torrès, et notre cabotage dans l’archipel de la Sonde, par petites étapes de quelques dizaines de milles, s’avère très plaisant. Seuls petits inconvénients de la région : peu d’informations nautiques disponibles, une cartographie assez peu précise, avec parfois des dangers affleurant non signalés, des fonds souvent importants près des côtes qui ne facilitent pas les mouillages, et des courants forts au droit des selat. Et, bien sûr, pas mal d’embarcations en tous genres naviguant de nuit sans beaucoup d’éclairage, la réglementation internationale de l’OMI ne semblant pas avoir atteint certains coins reculés de l’archipel indonésien. Mais rien de bien méchant finalement, et donc de vraies vacances pour le Captain !

Nous contournons de nuit la pointe orientale de l’île de Florès, et mettons le cap un peu à l’est de la baie de Maumere, la capitale de l’île, sur la côte nord. Le puissant feu flash de tête de mât de Jangada, seul en marche dans l’obscurité, fait merveille : il a plutôt tendance, évoquant un navire militaire ou un navire rapide, à écarter les embarcations de pêcheurs qu’à les inciter à se rapprocher de nous. Au petit jour, nous nous glissons entre quelques îlots et parvenons à proximité de la côte. La carte, imprécise, m’oblige à battre en arrière brusquement des deux moteurs pour éviter de monter sur un récif à fleur d’eau que la surface lisse comme un miroir et l’éclairage défavorable nous avaient dissimulé ! Damned, on a eu chaud. Heureusement que j’ai pris l’habitude de jeter très régulièrement un œil du côté du sondeur…

J’ai lu quelque part qu’il existait, à une dizaine de kilomètres à l’est de Maumere, un petit hôtel en bord de plage devant lequel on pouvait mouiller en toute sécurité pour aller visiter la ville principale de Florès et l’intérieur de l’île. Il porte le nom un tantinet ambitieux de Sea World Club, et nous finissons par le dénicher, caché sous les palmes. Nous jetons l’ancre par une trentaine de mètres de fond devant les petites paillotes des bungalows, entourés de magnifiques bougainvilliers. Le Sea World Club est un modeste établissement hôtelier qui comprend un petit club de plongée, un bar de plage et un accès Internet à prix raisonnable, outre un mouillage sécurisé par la présence du personnel local de l’hôtel : exactement ce qui suffit à notre bonheur, nous qui voulons laisser notre voilier au mouillage pour pénétrer à l’intérieur de l’île. Nous nous entassons dans un bemo pour nous rendre à Maumere. La ville n’a pas de charme particulier, mais nous allons sur le port assister au déchargement des goélettes pays. Des câbles de cartahus grincent dans les poulies de mâts de charge, des dockers à la peau sombre actionnent des palans de garde, des treuils à entraînement diesel emplissent l’air de décibels besogneux : les sacs de riz s’entassent dans les cales à destination de Java et Sumatra. Cela me rappelle mon premier métier d’officier de la marine marchande, que j’ai aimé ! Nous déjeunons dans un warong du port, à côté de dockers et de douaniers en uniforme. Nous dénichons le pasar, le marché aux fruits, légumes, viandes et poissons, particulièrement odorant, mais bien achalandé. Je confesse volontiers que c’est une de mes activités préférées en voyage : déambuler sur les marchés locaux. Cela permet de se faire rapidement une idée du niveau de vie local, de la richesse du pays, et de sentir l’âme d’un peuple. En quelques minutes, on y appréhende beaucoup de choses. J’adore.

En rentrant au Sea World, nous affrétons pour le lendemain un Toyota avec driver, départ à 05h00. Direction le volcan Kelimutu, à 03h30 de route du mouillage.

Florès est une île montagneuse, au relief tourmenté, couverte de végétation tropicale, longue de 375 kilomètres pour 12 à 70 de large. Une douzaine de volcans actifs sont situés sur Florès. La présence portugaise a laissé des traces principalement au niveau de la religion : 85 % des habitants de Florès sont catholiques, mais les rites animistes sont encore très présents dans les villages reculés de la montagne. L’agriculture et la pêche sont les deux piliers de l’économie locale, le tourisme y étant encore très peu développé. Sauf à l’extrême ouest de l’île, du côté de Labuan Bajo.

Réveil très matinal pour l’équipage de Jangada. Petit déjeuner rapide. Nous tirons l’annexe sur la plage grâce à son système de roulettes intégré, et montons dans le Toyota. Direction les petites routes sinueuses de la montagne. Nous traversons des rizières, et puis, au fur et à mesure que l’altitude augmente, la forêt tropicale prend le dessus. Le Kelimutu est un volcan aujourd’hui peu actif, mais à l’histoire compliquée. Trois lacs de cratère, aux eaux de couleurs différentes et changeantes, ont fait sa réputation. Culminant à 1 639 m d’altitude au centre de Florès, le Kelimutu est un volcan sacré pour les Indonésiens. Le lac noir, isolé des deux autres, est celui dédié aux personnes âgées. Le lac vert (parfois émeraude, parfois turquoise), aux eaux acides, est celui des jeunes gens. Et le troisième, séparé du précédent par un simple rempart rocheux, est d’ordinaire couleur rouge-brun, parfois marron. C’est le lac enchanté. La vue du sommet du Kelimutu sur ces 3 lacs de cratère aux couleurs exceptionnellement denses était magique, avant qu’une heure plus tard les nuages n’affluent sur les cimes environnantes. Cela valait le coup de se lever tôt ! Nous repassons par le village de Moni, niché sur les flancs du volcan, au milieu des rizières, puis redescendons vers la côte sud par la petite route sinueuse qui file vers l’est.

Nous parvenons au village côtier de Sikka, l’une des premières colonies établies par les Portugais à Florès. Un village de pêcheurs aux maisons de bois construites sur les roches noires et le sable sombre de la grève. A Sikka, il n’existe pas une femme qui, en sus de ses travaux ménagers quotidiens, ne tisse un ikat dans un coin de sa maison ou de son jardin. Lorsque nous arrivons, elles reconnaissent notre driver, dont les parents habitent le village.

Une à une, elles sortent de chez elles, leur ikat à la main, pour tenter de nous le vendre. Bientôt, elles sont une dizaine, puis une vingtaine, à la fin une cinquantaine à nous entourer ! Barbara et Adélie observent les splendides ikats qui virevoltent autour de nous. Après quelques hésitations, elles se sont mises discrètement d’accord à ma demande sur un ikat d’un bleu profond. Je leur demande alors de s’éloigner pour me faciliter la tâche. A moi de négocier ! J’ai pris mes renseignements auprès du chauffeur, et sais jusqu’où je peux tenter d’aller. J’avise l’heureuse bénéficiaire, lui demande son prix, 500 000 roupies, lui fais dans la foulée une contre-proposition volontairement basse à 300 000, mais avec le sourire et quelques mots de compliments pour son beau travail. L’air déçu, désintéressé aussi, je tourne les talons, et vais rejoindre mon clan qui visite le village. Lors de notre retour en sens inverse, la même nuée se reforme, je négocie à la hausse avec l’élue, et emporte l’affaire à 380 000 roupies. Environ 35 euros. Nous voilà dotés d’un bel ikat de Florès ! Retour au Sea World Club en fin d’après-midi, sur la côte nord. Où les ikats sont vendus… le triple. Jangada nous attend sagement au mouillage devant la paillote en bambou du petit bar de plage. Demain, nous ferons route vers l’ouest.

 

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