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Nacra 17 – Le retour du futur

Publié le 01 décembre 2014 à 0h00

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En novembre 2007, les "visionnaires" de l’ISAF décident d’éliminer le Tornado, la seule série multicoque des Jeux olympiques, au profit de bateaux aussi "modernes" et à l’avenir aussi "prometteur" que le 470 ou le Star ! Il n’y aura donc pas de catamaran aux JO de Londres. Les aficionados du multi sont en deuil. Dans le même temps, on tourne sur trois coques autour de la planète en 45 jours. Plus récemment, c’est même l’America’s Cup, l’un des plus vieux trophées sportifs au monde, bastion de la tradition et du conservatisme, qui fait sa révolution et enthousiasme la planète entière avec des duels aériens où l’esthétisme le dispute à l’intensité sportive en baie de San Francisco.
Heureusement, entre-temps, en mai 2012 précisément, l’ISAF fait machine arrière et opte pour un nouveau multicoque. Le 470 est en perte de vitesse (les derniers mondiaux de Santander en 2014 ne rempliront pas les quotas) et le pragmatisme l’emporte enfin devant les chiffres : les deux plus importantes pratiques au monde en matière de voile légère sont le catamaran et la planche à voile. Mieux, pour afficher une parité de plus en plus souhaitée à tous niveaux, il est décidé que l’équipage sera mixte. Aux Jeux de Rio, en 2016, il y aura ainsi 4 séries féminines, 5 masculines et une mixte, au lieu d’un rapport de quatre contre six auparavant.
C’est peut-être là que le Nacra 17 a fait la différence. De tous les catamarans en lice en 2012, il était le seul à avoir été dessiné spécifiquement. Le talentueux duo d’architectes Gino Morelli et Pete Melvin a donc pu répondre le plus précisément possible au cahier des charges posé par les instances internationales, et notamment à ce choix de la mixité qui changeait sensiblement la question du poids de l’équipage et influençait donc la puissance dont devait disposer le nouveau support. Nacra disposait pourtant de deux compétiteurs potentiels, avec le F16 et le F18. Mais pour être mené à l’optimum, le premier requiert un équipage au-dessous de la fourchette déterminée par l’ISAF, et le second au-dessus ! Contrairement à ses concurrents, le Tornado et le Viper, Nacra décide donc de proposer un dessin spécifique : 25 cm plus long que le F16, 10 cm plus large, avec un mât plus haut et des dérives courbes, également appelées… foils ! La révolution est en marche et la voile olympique rentre toutes voiles dehors dans le XXIe siècle ! Avec le surcroît de portance apporté par les foils, le bateau gagne en vitesse et en stabilité, notamment au vent arrière, réduisant le risque de chavirage.
Les premiers bateaux arrivent en décembre 2012. Inconvénient d’un modèle tout nouveau tout beau, il faut essuyer les plâtres ! Les foils ont trop de surface, les bateaux décollent trop vite, et au-dessus de 11 nœuds, il devient difficile à contrôler. Nacra réagit très vite et s’adapte. Idem pour les problèmes de fiabilité. Les bateaux sont exploités au maximum de leur potentiel, voire parfois au-dessus, et naviguent pour certains 225 jours par an, contre 30 à 40 jours pour un F18. "De toute façon, si tu veux être compétitif, c’est au moins 170 jours par an sur l’eau", affirme Franck Citeau, entraîneur de l’équipe de France de voile olympique de Nacra 17.
L’entreprise néerlandaise a depuis fourni 250 bateaux. Certes, la monotypie n’est pas parfaite, les poids diffèrent, les formes de voiles et l’incidence des foils aussi. Mais ce ne sont là que des problèmes de jeunesse, qui ne manqueront pas d’être résolus très rapidement. Que sont deux petites années d’existence au regard du demi-siècle de carrière d’un Tornado ? Qui plus est, le niveau d’exigence des coureurs est incroyable, les moyens techniques mis à leur disposition lors des entraînements poussent les bateaux dans leurs derniers retranchements. La précision va jusqu’à rechercher, dans les lots de voiles fournis, les plus petites différences de volume : aux équipages les plus lourds les voiles creuses, aux plus légers les plus plates. Cette surenchère autour des voiles ne participe pas à rendre plus économique l’engin, déjà facturé 27 000 euros hors options.
Mais l’évolution est rapide. Des premières navigations entre 20 et 22 nœuds, les pilotes quasi professionnels qui les mènent tournent aujourd’hui à 28 nœuds de manière relativement stable. Il faut dire que l’oiseau ne demande qu’à décoller. Dès 8,5 nœuds de vent, les deux équipiers sont au trapèze. Très rapidement, il file plus vite que le vent. Les régates sont intenses. A cette vitesse et avec des bananes de 0,8 mille, une course ne dure pas plus de 30 minutes. Une demi-heure d’apnée pour les deux équipiers, qui n’auront pas dû manquer leur départ. C’est "60 % de la course qui s’y joue", estime toujours Franck Citeau. Au près, les virements de bords sont trop rapides pour être vraiment déterminants, et au portant, les empannages trop pénalisants – la vitesse passe de 27 à 12 nœuds – pour risquer une tactique différente de la meute.
Le duo à bord pèse au total entre 132 et 140 kilos. Le port de lest individuel est interdit, mais pas le fait de s’équiper en fonction de la météo ! Le Zodiac de l’entraîneur fait donc également office de dressing flottant, où le critère de choix n’est pas l’esthétique du vêtement mais son poids en fonction du vent attendu sur la manche à venir ! Mais si l’engin est performant, il est aussi volage. Le port du casque à bord n’est pas un effet de mode, car blessures il y a eu. Les dessalages sont violents. Lorsque l’on perd la portance du foil, l’arrière du bateau a une fâcheuse tendance à vouloir dépasser l’avant. Vol plané assuré pour les deux équipiers. Les plus agiles à ce jeu d’équilibrisme sont ceux qui ont pratiqué de multiples activités (skate, surf, kite…), qui leur ont donné des qualités de proprioception supérieures, qui leur donnent réactivité et équilibre. On est dans la conduite d’un kart. Les phases de vol, qui ne durent encore que quelques secondes, nécessitent une précision millimétrique dans les appuis et leur positionnement. Vivement demain (pour les JO 2020 ?) et d’éventuels plans porteurs sous les safrans pour stabiliser le vol ! Equilibre, tel doit aussi être le mantra de l’équipage. La mixité de l’équipage a demandé une nouvelle approche aux entraîneurs. Il leur a fallu se replonger dans leurs études de psychologie et de sociologie. Mais elle apporte de la sérénité, et un état d’esprit positif servi par la complémentarité des caractères.
Les derniers championnats d’Europe et du monde ont été des succès. Le Nacra 17 est d’ores et déjà, après le Laser, la série la plus internationale qui existe. Avant même sa première Olympiade, le retour du multicoque aux JO s’annonce d’ores et déjà comme une réussite. Alors oublions les atermoiements des ronds de cuir des hautes instances internationales, qu’elles soient au CIO ou à l’ISAF, et disons que le temps de la réflexion a été le bienvenu et la solution gagnante pour les deux parties. L’olympisme bénéficie de la dynamique et de l’attrait d’un support moderne, fun, performant et télégénique, quand le petit monde du multicoque profite de la vitrine universelle que sont les Jeux olympiques tous les quatre ans.

Nacra 17

Billie Besson et Marie Riou, champions du monde en titre en Nacra 17.

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