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Key West - A la découverte des îles à la dérive…

Key West, le point le plus au sud des Etats-Unis, fascine toujours autant les marins. Notre journaliste Kevin Green nous embarque à bord d’un Seawind 1260 dans le sillage du résident le plus célèbre de l’île, Ernest Hemingway.

Key West, à seulement 90 milles au nord de Cuba, brave la puissance du Gulf Stream : le parfait tableau d’une sorte de bout du monde, ou le début d’un autre pour les marins qui naviguent vers le sud, le long des emblématiques « îles à la dérive », telles que les décrivaient Ernest Hemingway. Le célèbre écrivain américain, prix Nobel de littérature en 1954, a vécu en effet à Key West de 1927 à 1939. C’est ici qu’il a écrit ses romans les plus célèbres, comme Les Vertes Collines d’Afrique, En avoir ou pas ou encore Pour qui sonne le glas. Depuis Miami, naviguer en direction du sud-ouest le long de ce scintillant chapelet d’îles long de 125 milles qui compose les Keys de Floride représente un voyage fascinant dans cette région de bancs de sable mouvants et de plages dévastées par les tempêtes, où bien peu d’édifices construits de la main de l’homme survivent à la saison des ouragans. La saison des cyclones s’étend généralement de juin à novembre. Le dernier – l’ouragan Dorian en août 2019 – a détruit une grande partie du nord des Bahamas avec des vents à 160 nds.


Située à 24° 33’ 35’’ N, 81° 47’ 01’’ O, Key West est juste au-dessus du tropique du Cancer et bénéficie d’un climat privilégié – en dehors des cyclones…

LE MIAMI LATINO

Il est préférable de naviguer dans les Keys et les toutes proches Bahamas à bord d’un bateau à faible tirant d’eau, ou à quille relevable ; l’idéal est bien sûr un multicoque, comme je l’ai fait récemment sur le tout nouveau catamaran Seawind 1260 de Sailaway Charters. L’itinéraire représente l’extrémité sud de l’Intracoastal Waterway (ICW) de 3 000 milles qui conduit en toute sécurité les plaisanciers jusqu’au sud de Boston, dans le nord-est des Etats-Unis. Les Bahamas et ses eaux peu profondes mais magnifiques, parsemées de coraux, représentent un joli plan d’eau fréquenté par les plaisanciers qui quittent Miami, à seulement 115 milles au sud-est. Miami est une ville fascinante, à l’extrémité sud de la Floride, elle est la porte d’entrée des Keys, souvent qualifiée de « capitale de l’Amérique latine » en raison de sa population issue majoritairement de Cuba et des Antilles. On y trouve probablement le meilleur rhum du monde, ma préférence allant vers certaines variétés guatémaltèques ou encore vénézuéliennes, piquantes et légèrement sucrées, servies par de sympathiques expatriés cubains. L’intégralité de la région fut jusqu’aux années 1820 une colonie espagnole. Miami, l’une des villes les plus récentes d’Amérique, semble comme épinglée sur la côte à proximité immédiate des marais des Everglades à l’ouest, et du golfe du Mexique au sud. En tant qu’escale majeure pour les paquebots, son immense port vibre au gré des escales des gros navires, ou encore du quai des containers, très actif. Les marinas pour la plaisance y sont également pléthoriques, y compris celle située sur l’île de Key Biscayne, où j’ai embarqué sur notre catamaran de charter. La marina de Crandon Park a facturé 79 US $ une nuitée visiteur au ponton pour le 35 pieds de l’un de mes amis, mais il existe une option plus économique qui consiste à mouiller dans sa baie abritée, puis à prendre un Uber au bord de la route jusqu’au centre-ville de Miami pour y faire ses achats.


Située à 24° 33’ 35’’ N, 81° 47’ 01’’ O, Key West est juste au-dessus du tropique du Cancer et bénéficie d’un climat privilégié – en dehors des cyclones…

 

DES ZONES DE HAUTS-FONDS

Après m’être rendu à Miami pour assister aux trois principaux salons nautiques qui s’y déroulent simultanément en février, je quitte la marina de Crandon Park à Key Biscayne pour aller naviguer dans les eaux scintillantes du centre-ville de Miami. Protégée de la houle de l’Atlantique par la ville sœur de Miami Beach, la région me rappelle un autre lieu où je me suis rendu avec mon propre bateau, le port de Sydney. Nous apprécions plutôt les eaux profondes, mais les eaux de cette baie américaine ne le sont pas ; pour notre départ, il s’avère nécessaire de suivre religieusement les marques qui balisent le chenal sud. Toutes voiles dehors, notre Seawind file vers le sud dans le détroit de Floride, en utilisant le traceur B&G pour se guider le long de la ligne de sonde des 15 mètres, là où la force du Gulf Stream, qui porte au nord, est sensiblement diminuée. Autour de nous, les îles basses cachées derrière la mangrove s’étendent jusqu’aux abords du phare de Cape Florida, où nous commençons notre première navigation en eau libre de 10 milles vers la première des Keys, Elliot. Sur tribord, nous découvrons d’étranges maisons surélevées audessus de l’eau, elles ont appartenu à une ancienne communauté excentrique connue sous le nom de Stiltsville. Elle était réputée comme s’adonnant à des activités illicites, mais les ouragans ont eu raison d’elle, laissant là des tas d’obstacles dangereux pour les plaisanciers qui comme nous naviguent de nuit.

GULF STREAM : LE TAPIS ROULANT !

Se faire porter par un tapis roulant qui se déplace à 8 nœuds réduit la chaleur étouffante de 30°C, d’autant qu’une petite brise de 15 nœuds pousse de nouveau notre Seawind 1260 à fond dans une mer clapoteuse. Depuis le poste de barre où je veille, je retrouve mes vieux amis du Gulf Stream, une multitude de poissons volants qui sautent tout autour de moi. La plupart des membres de l’équipage de notre Seawind sont des employés de la société de charter, convoyant ce nouveau catamaran jusqu’à Key West, ils connaissent donc bien la région, y compris le skipper Shawn. La flotte des Seawind comprend notamment le dernier modèle du constructeur australien, le 1190 Sport, qui navigue de conserve avec nous. Comme tous les bateaux Sailaway, il s’agit d’unités de propriétaires mises en gestion-location. Cela permet aux propriétaires de prendre l’avion directement jusqu’à Key West afin d’être à pied d’œuvre pour explorer cette région fascinante constituée d’îles basses et d’eaux turquoise. Nos cartes et guides de navigation montrent de nombreuses zones d’eaux chaudes et peu profondes, de même que des lieux où se trouvent des épaves de galions espagnols chargés d’or, ou encore divers parcs marins qui en font une véritable Mecque de la plongée sous-marine. Il existe même à Key Largo une énorme statue en bronze de Jésus-Christ sur laquelle il est possible de plonger, nommée Christ of the Deep. « La plongée est la principale raison pour laquelle je passe ici la saison, dans un parc de camping-cars tout au bord de l’eau », avoue l’un de mes équipiers, Charlie, alors que nous partageons une bière. Il est peu probable que ces zones de stationnement pour camping-cars puissent résister aux vagues d’un cyclone, mais la faiblesse de l’amplitude des marées, mesurée comme en France en coefficients de marée, représente une bénédiction pour les marins. Les eaux peu profondes permettent un mouillage facile même si les marinas abondent sur le côté nord-est des Keys. En passant Marathon Key, je regarde les phares des voitures qui circulent sur l’autoroute US1 alors qu’elles traversent le Seven Mile Bridge. Conduire une voiture en circulant le long des 42 ponts routiers et des îles luxuriantes, c’est emprunter l’une des routes les plus emblématiques du monde. Les aires de repos se trouvent principalement sur les voies qui se dirigent vers le sud, où il est possible de s’arrêter afin d’admirer les îles parsemées de mangrove et de cabanes de pêche, de petits hameaux, tout en regardant les bateaux à moteur qui filent sous les ponts bas pour aller pêcher l’espadon dans le golfe du Mexique.


Notre journaliste Kevin Green à la barre du Seawind 1260.

COUCHER DE SOLEIL SUR LES KEYS

A bord de notre Seawind, nous grignotons en regardant le coucher du soleil avec seulement de temps à autre une petite vague qui passe sur le pont : le Gulf Stream se lève contre la brise. Nous divisons l’écran du traceur B&G afin d’afficher la superposition des cibles AIS sur le radar, mais il n’y en a pas beaucoup au cours de mes deux heures de quart, de 1 à 3 heures du matin. Juste la douce brise parfumée à l’odeur de la mangrove et un ciel rempli d’étoiles, parsemé de quelques nuages. Sous le pont, dans les trois cabines doubles, le reste de l’équipage dort profondément. De temps en temps, je peaufine le réglage des voiles, au fur et à mesure que le vent refuse, mais à part cela, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire sinon profiter de la solitude d’une nuit de veille dans des eaux tropicales. Alors que je me perds dans mes pensées, j’imagine Hemingway en train de pêcher dans ces eaux depuis son bateau bien-aimé baptisé Pilar. Il était venu à Key West par hasard et était tombé amoureux de l’endroit. Sa grande maison en ville donne l’impression qu’il vient de la quitter, mais c’était juste avant la Seconde Guerre mondiale. Hemingway s’est suicidé en 1961, avant ma naissance, mais reste un compagnon fantomatique pour ceux qui essaient d’écrire une prose sur la relation de l’homme avec la mer. En tant que jeune homme, quand je pratiquais la pêche pour financer mes études, je ressentais de manière viscérale les paroles tirées de ses livres, comme celles du roman Le Vieil Homme et la mer. Peut-être que l’homme plus âgé en moi a grandi afin de mieux comprendre ces phrases laconiques, avec une sensibilité plus affûtée. Mais elles restent plus que jamais émouvantes, particulièrement quand je navigue dans son sillage parmi ces îles où il chassait le marlin noir, tout en luttant contre ses sombres démons qui finiraient par le tuer.

BARS DE KEY WEST : GARE À LA GUEULE DE BOIS !

La lumière du jour nous permet de découvrir l’un des principaux centres dédiés à la plaisance, Marathon Key. Nous naviguons alors au plus près de la côte. On n’aperçoit que peu de signes de la présence de l’homme, si ce ne sont les reliques d’un pont ferroviaire abandonné, qui fut la première voie terrestre vers les Keys en 1912. L’ouragan du jour de la Fête du Travail en 1935 mit fin à sa courte existence, précipitant dans la faillite le constructeur Henry Flagler, contraint de revendre la voie aux constructeurs de routes qui allaient accueillir les créations naissantes d’Henry Ford. Quelques bateaux de charter sont sortis de la brume. Audessus de nous tournoient de façon inquiétante des vautours. Nous nous dirigeons vers l’avant-dernière île de ce chapelet, Stock Island, à côté de Key West. C’est sous un soleil brûlant et au moteur que nous entrons dans ce port animé, avant de nous amarrer près d’un groupe de chalutiers crevettiers. Nous allons ensuite boire une bière au convivial Hogfish Bar, où se retrouvent de nombreux marins qui vivent à l’année sur leur bateau. Les saluts fusent en notre direction. Nous passons ensuite une soirée animée dans les nombreux bars de Key West – notamment le bar d’Hemingway, le Sloppy Joes, auquel nous avons accordé beaucoup d’attention. Les coqs nous ont poursuivis dans les rues, où de pittoresques maisons à clin côtoient les bars à rhum animés par la musique de Jimmy Buffett. Accoudés au comptoir, on aperçoit plusieurs personnes qui ressemblent étrangement à Ernest Hemingway… Elles sont venues ici pour participer au concours annuel des sosies du célèbre écrivain, en juillet. Ces gars grisonnants se mélangent joyeusement avec des New-Yorkais bien plus stylés, fraîchement débarqués de l’aéroport de Key West. Dans le bar, un panneau signale utilement un hôpital en ville dédié aux victimes d’une gueule de bois, ce dont j’aurais grand besoin le lendemain. Le réveil dans ma cabine se révéle être une expérience douloureuse, aggravée par les coqs – encore eux – qui chantent dans mes oreilles. Je trouve alors refuge dans le superbe musée maritime. J’y ai découvert les objets retirés de l’épave du galion espagnol Atocha (1622) récupérés par Mel Fisher en 1985, dont 40 tonnes d’or et d’argent. La série de pirates sur Netflix, Black Sails, présente l’histoire de ce galion, parmi d’autres histoires palpitantes de barbarie en haute mer. Cuba était la plaque tournante des navires des colons espagnols quittant l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale, mais la navigation sur l’obstacle majeur des Keys se révélait souvent trop difficile pour eux. Chassés par des corsaires, des pirates et, plus meurtriers encore, les ouragans, de nombreux galions ont terminé leur voyage de façon prématurée au fond de ces eaux turquoise. Aujourd’hui, les temps sont plus sûrs grâce à l’abri des brise-lames. La vaste étendue du port de Key West - souvent décrit comme le meilleur abri au sud de la baie de Chesapeake – accueille la marine américaine et la myriade de navires de croisière qui sillonnent l’archipel – un territoire de charter idéal pour nous, marins chanceux.

Hogfish Bar Stock Island : ce bar plutôt sympa nous a servi un délicieux poisson capitaine frit accompagné de conches, avec une bière Yuengling bien fraîche.


LES KEYS PRATIQUE

Cartes : Navionics, ou encore les cartes électroniques gratuites du NOAA sur OpenCPN
Guide de croisière : www.cruiserswiki.org/wiki/Florida_State
Tourisme : www.visitflorida.com
Marinas : www.marinas.com/browse/marina/ US/FL

Saison de navigation : idéalement de décembre à mai
Y aller : Aéroport de Key West, ou 200 km de route depuis Miami
Electricité : 110 V
Charter : www.sailawaykw.com

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