Route du Rhum

Une course en multicoque ouverte à tous (ou presque) et aux légendes de la voile ?

La démesure des trimarans Ultim de 32 mètres et la compétition acharnée qui s’annonce entre les huit Ocean Fifty capteront, c’est certain, une large part de l’attention du public et des médias internationaux. Mais nous, chez Multicoques Mag, c’est la classe Rhum Multi que l’on préfère ! Pourquoi ? Parce que cette catégorie rassemble des multicoques que l’on connaît un peu mieux… mais aussi parce que les skippers inscrits mêlent des amateurs éclairés auxquels on peut s’identifier, à des légendes de la course au large qu’on a toujours admirées.

Dans le sillage de Mike Birch, premier vainqueur de la course en 1978 – et en multicoque !

Le 6 novembre prochain, et pour 15 jours au moins, nous suivrons de près ces skippers solitaires et leurs montures à deux ou trois coques. Alors, si nous faisions les présentations ?


© Route du Rhum/Alexis Courcoux

L’éclectisme de la catégorie Rhum Multi est en fait inscrit dans le règlement de la course, puisque cette classe est prévue pour accueillir tous les multicoques de moins de 64 pieds. Mais parmi les seize marins, jauge de l’organisation oblige, il y aura des courses dans la course, avec trois groupes assez homogènes et deux « hors-catégorie ». Honneur aux anciens – ils sont un peu les chouchous de la rédaction de Multicoques Mag : on comptera quatre « Golden Oldies » à se disputer l’héritage de Mike Birch. Trois courent sur des trimarans Dick Newick ou Walter Greene, très proches du premier vainqueur de la Route du Rhum, le fameux Olympus Photo. Construits au début des années 1980, l’élégance de ces coursiers n’a pas pris une ride, et naviguer à leur bord est une leçon d’intelligence architecturale. Malgré leur taille modeste – de 11,48 m pour le Acapella de Charlie Capelle aux 12,90 m d’Aile Bleue de Christophe Bogrand –, ils ne craignent pas le large ni la mer formée. Le premier nommé s’attaque à sa sixième Route du Rhum à la barre de ce voilier mythique, qui a survécu à trois naufrages ! Laurent Etheimer sera quant à lui à la barre de Happy (11,89 m), véritable sister-ship du Olympus de Mike Birch que Loïck Peyron avait mené à la quatrième place en 2018. Et puis, il y a PiR2, le foiler dessiné en 1983 par Sylvestre Langevin ; ce multicoque devrait être mené une deuxième fois par Etienne Hochede. « Devrait » parce que celui qui avait reçu le prix de la persévérance des mains de Michel Desjoyeaux en 2018 pourrait cette année prétendre au même titre avant même de prendre le départ de sa troisième Route du Rhum. Etienne a en effet chaviré lors du convoyage entre la Guadeloupe où il réside désormais, et l’Europe. Il a fallu mettre en oeuvre d’importantes réparations effectuées au fin fond de la Cornouailles. Rentrer « à la maison » sans souci sera donc l’objectif principal du natif de la Somme, qui aura à coeur de rassurer les multiples soutiens qu’il a reçus – notamment celui de l’association Golden Oldies qui a lancé une cagnotte en ligne pour l’aider à remettre le trimaran en état et être au départ de Saint-Malo. Après, « on laissera faire le temps » pour un bon résultat sur le podium peut-être – Etienne avait créé la surprise lors de l’édition précédente de 2018 en se classant troisième.

Mike Birch, à bord d’Olympus Photo, s’impose au finish devant le Kriter VIII de Michel Malinovski. Un trimaran de 11 mètres l’emporte de 98 secondes face à un monocoque de 21 m – nous sommes en 1978, et la légende de la Route du Rhum est née ! - © Route du Rhum/AFP/Marcel Mochet
Philippe Poupon salue la foule lors de son arrivée victorieuse de l’édition 1986. - © Route du Rhum/AFP

 

On ne peut clore ce chapitre sans parler de Moxie, le fameux plan Dick Newick vainqueur de l’Ostar 1980 : avec son jeune skipper âgé tout juste de 25 ans Thomas Lurton, il pourrait bien jouer les trouble-fêtes… à condition d’avoir le feu vert pour prendre le départ, puisqu’il est premier sur la liste d’attente.


Partira ? Partira pas ? Thomas Lurton, le chouchou de Multicoques Mag, est toujours le 1er de la liste d’attente à l’heure où nous bouclons ce numéro…
© Emmanuel van Deth

 

Un quatuor digne du bon vieux temps des Multi50…


Pendant une semaine, la ville de Saint-Malo est en effervescence jusqu’au départ de la Route du Rhum – cette année, ce sera le 6 novembre.
© Route du Rhum/Alexis Courcoux

Quatre autres multicoques vont s’affronter quant à eux comme au bon vieux temps des Multi50, puisque les trimarans de 50 pieds les plus récents sont désormais rassemblés sous la bannière de la classe Ocean Fifty. Pour des raisons d’homogénéité de la flotte, les multicoques antérieurs à 2014 sont donc inscrits en Rhum Multi. Il n’y aura là aussi que des trimarans, construits entre 2003 pour le plus récent et 1987 pour le plus ancien, « Ille et Vilaine Cap vers l’inclusion », le bateau du local de l’étape, Fabrice Payen. Il s’agit d’un multicoque pas banal, à l’historique fort… Dessiné par l’Anglais Nigel Irens, il est donc né 60 pieds sous les couleurs de Laiterie Mont Saint Michel du regretté Olivier Moussy, puis le coursier a été raccourci à 50 pieds en 2006 par un autre Malouin, Victorien Erussard. Le plus « jeune des vieux » 50 pieds n’a lui pas encore 20 ans. Il a été de fait mis à l’eau en 2003 pour un skipper que les lecteurs de Multicoques Mag connaissent bien, puisqu’il s’agit d’Eric Bruneel, fondateur des trimarans NEEL et LEEN. Sous le nom de Trilogic à l’époque, Eric a remporté dès 2004 la transat anglaise en solitaire, en battant le record de l’épreuve dans sa catégorie au passage ! Qu’il obtienne un aussi bon résultat ou non, une chose est acquise, son skipper David Ducosson aura droit à un accueil triomphal en Guadeloupe, puisqu’il est natif du Gosier 

David tient à arriver avec une monture en bon état : il exploitera ensuite son multicoque professionnellement. Le marin aura également à coeur de briller pour sa deuxième participation après avoir dû abandonner en 2018. Il revient aux affaires avec son équipe familiale et il reste un soutien indéfectible de l’association guadeloupéenne Dys de coeur – elle agit pour les enfants atteints de troubles « dys » (dyslexiques, dysorthographiques, dyscalculiques, dyspraxiques…). Erwan Thiboumery sera lui aussi à la barre d’un plan signé du talentueux Nigel Irens, l’ancien Dupon Duran 2 de Pascal Herold, désormais baptisé Interaction. Enfin, l’Israélien Oren Nataf mènera le Pulsar 50 Rayon Vert. Pur amateur, ce skipper est tout de même expérimenté – il ne faut pas sous-estimer celui qui s’est entraîné dur sous la houlette de Sydney Gavignet, ce dernier endossant le costume de coach de luxe afin que le natif de Tel Aviv intègre au plus vite le mode d’emploi de ce trimaran signé Erick Lerouge au réel potentiel. La victoire en temps réel de ce concurrent sur la Drheam Cup en juillet dernier a été en ce sens un galop d’essai fort instructif.

David Ducosson à bord de son Trilogik Dys de Coeur 

 

La classe de ceux qui n’ont plus rien à prouver


Pierre 1er a retrouvé sa robe dorée mais sera désormais appelé Flo.

Passons maintenant aux six « Tontons flingueurs », pour la plupart skippers de très haut niveau ; il faudrait un livre pour évoquer les palmarès cumulés d’un Roland Jourdain, d’un Marc Guillemot ou d’un Halvard Mabire – pour ne citer qu’eux. Tous seront à la barre de catamarans, de série pour la plupart. Même si ces modèles sont déjà orientés performance en standard, ils ont été boostés pour cette Route du Rhum. Quatre font 52 pieds et ont été construits par Marsaudon Composites, puisqu’il s’agit de TS5 et d’ORC 50, la nouvelle dénomination de ce plan Barreau-Neuman extrêmement véloce. Les architectes ne sont d’ailleurs pas très rassurés de voir ces skippers pourtant expérimentés partir en solitaire sur l’Atlantique à l’automne. Christophe Barreau défend même un avis très tranché quant à la participation de ses plans – cinq sur six inscrits ! – : sur la participation de cinq de ses plans à La Route du Rhum : « Je pense que ce sont des bateaux qui ne sont pas du tout faits pour la Route du Rhum. Mener des catamarans de croisière en solitaire, je trouve ça décalé, voire dangereux. D’ailleurs malheureusement, on l’a encore vu récemment, il n’y a pas beaucoup de marge de sécurité, quand, en course, tu mènes ton bateau à fond, tout le temps à la limite, la coque au vent au ras de l’eau. Or ce sont des bateaux relativement légers ; donc en cas de survente, ça ne prévient pas. L’esprit de départ de ces bateaux-là, ce n’est pas du tout d’en faire des multicoques de course, mais des catamarans qui vont vite, sans effort et sans justement être obligé d’être à la limite. L’idée ce n’est pas d’aller à 20 noeuds, ce qui est hyper inconfortable, mais d’aller tout le temps à 12 noeuds, avec beaucoup moins d’efforts dans les winches, surtout en réduisant suffisamment tôt. » Pour autant, les compétences de Gwen Chapalain (Guyader-Savéol), Halvard Mabire (GDD-Kraken), Loïc Escoffier (Lodigroup) – oui, vous avez bien deviné, c’est le frère de Kevin et le fils de Franck-Yves – et de Brieuc Maisonneuve (60 000 Rebonds) ne peuvent être mises en doute. Mais en solitaire, s’il y a une grosse dépression sur le golfe de Gascogne, il faudra savoir lever le pied, faire le dos rond et attendre que ça passe sans prendre de risques – avis aux têtes brûlées ! Cette navigation « sage » sera a priori défendue par Marc Guillemot. Il nous montrait d’ailleurs lors de notre essai comment il comptait dormir l’écoute de grand-voile enroulée autour du poignet, prête à sortir du clam-cleat posé juste sous le winch, sur lequel il n’y aura que deux tours pour être sûr de choquer vite en cas de survente. Celui qui a connu les grandes années des Orma à la barre de Biscuits La Trinitaine sait ce que « volage » veut dire, et sa priorité numéro un est bien de mener son MG5 pour l’heure unique de l’autre côté de l’Atlantique. « Après, pourquoi pas la première place… », glisse-t-il dans un sourire. Enfin, parce qu’il n’aime rien faire comme tout le monde, Roland Jourdain, parfois plus connu sous le surnom de Bilou que lui ont donné ses copains de la Vallée des Fous Jean Le Cam et Michel Desjoyeaux, partira lui sur un 60 pieds signé VPLP. Dans les moules du 5X, Outremer Yachting lui a construit un catamaran à base fibre de lin. Pourquoi s’être lancé dans un tel challenge constructif ? Parce que Bilou n’est pas seulement un grand marin, mais aussi un visionnaire, et qu’au sein de l’entreprise à mission Kairos qu’il a fondée avec sa compagne Sophie Vercelletto, il souhaite participer au virage écoresponsable de la course au large qui l’a tant fait vibrer.

Alors, qui gagnera en Rhum Multi ? Peut-être aucun de tous les marins talentueux cités ci-dessus. Un certain Philippe Poupon, vainqueur en 1986 et dauphin de Florence Arthaud quatre ans plus tard, revient en effet à la barre du trimaran de cette dernière. Et c’est donc lui qui pourrait creuser l’écart avec ses poursuivants… L’ancien trimaran Orma de 60 pieds retrouvera sa photogénique couleur dorée. Il ne s’appellera plus Pierre 1er mais très sobrement Flo. Cette vaventure étonnante est bien sûr pour Philippe Poupon un hommage à son amie disparue en 2015 lors d’un accident d’hélicoptère en Argentine. Mais c’est également le support du biopic que tourne la compagne du skipper, Géraldine Danon. Le suspense de la classe Rhum Multi pourrait donc en prendre un coup, car même « sous deux ris trinquette et sans quitter son fauteuil, il finira devant ! », craint Marc Guillemot dans un grand sourire. 

1/ La légende de La Route du Rhum, c’est aussi la victoire de Florence Arthaud en 1990… La coupe qu’elle brandit vient de lui être offerte par le ministre des Dom-Tom, Louis Le Pensec. - © Route du Rhum/AFP/marcel Mochet
2/ © DR
3/ © DR

 

A l’opposé du spectre, un deuxième inclassable fera sa course avec pour but premier que cette cavalcade ne se termine pas avant Pointe-à-Pitre. Pour sa quatrième participation, Gilles Buekenhout mènera donc le plus petit trimaran de la course, un plan Fisher-Cabaret de 12,20 m construit en Nouvelle-Calédonie en 2011. Son skipper l’a fait rapatrier par cargo depuis le Pacifique tellement il est tombé amoureux de ce bijou de carbone à la finition parfaite. Ce véritable « Orma 40 » pourrait bien donner du fil à retordre aux catamarans de 50 pieds, même si Jess est une libellule volage et beaucoup moins confortable, donc très engageante physiquement sur la durée. Amour, passion, investissement, rêve, voilà des mots qui vont bien ensemble et autour desquels s’accorderont surement sans réserve les 16 skippers de la catégorie Rhum Multi, même si leurs multicoques ne se ressemblent pas tous.

 


 

La Route du Rhum en chiffres

Année de la première édition : 1978
Fréquence : tous les 4 ans
Nombre de milles : 3 543 milles de Saint-Malo à Pointe-à-Pitre
Record de la première édition : 23 jours et 7 heures pour Mike Birch à bord du trimaran Olympus Photo
Record à battre : 7 jours et 14 heures pour Francis Joyon à bord du trimaran Idec Sport en 2018
Vitesse moyenne du record : 23,95 noeuds Taux moyen d’abandon : 30 %
Plus grand écart entre le premier et le dernier : 24 jours en 2018
Les architectes VPLP ont dessiné tous les vainqueurs depuis 1990 – 7 éditions
Nombre de participants à l’édition 2022 : 138
Nombre de catégories : 6
Date du départ : 6 novembre

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