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Rencontre : Yves Marre, Le Grand Prince

Publié le 05 mars 2015 à 9h00

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Il nous attend assis sur le pont de son bateau-lune, incongrument échoué dans un angle du Hall 1 du Nautic de Paris. Pantalon, chemise et veste noire, signes extérieurs de sobriété, contrastent avec la barbe et les cheveux blancs, seuls témoins de la vie qui passe. Par-dessus le bastingage, il vous serre la main en plantant son regard bleu vif dans le vôtre. Le contact est direct, sans artifice. Nous avons réussi à réserver toute l’heure du déjeuner d’Yves Marre pour cette rencontre. L’attaché de presse de l’association Watever tente avec l’énergie du désespoir de gérer le planning de ses obligations. Avant de nous échapper, nous promettons. Nous ne dépasserons finalement le temps imparti que de 50 % ! Yves se sait bavard et ponctue souvent ses longs récits, dans un grand sourire, d’un "je dois faire court". Pendant près de deux heures, le brouhaha du salon disparaît. Nos voisins de table se succèdent sans que nous nous en apercevions. Captivés par le récit d’une vie où la réalité dépasse souvent la fiction.

Voler est la première passion d’Yves Marre. L’enfant de Toulouse, riverain de l’aérodrome de Montaudran, d’où sont partis tant de pionniers, dont son idole Saint-Exupéry, rêve à une carrière de pilote professionnel. Une vue déficiente l’en écartera, mais ne l’empêchera surement pas de sillonner le monde par les airs. Alors il sera steward, "un métier de rêve", bien sûr, mais aussi pilote de deltaplane puis de parapente, et très vite, pour partager, instructeur de ces mêmes engins vecteurs de liberté. Il quitte son domicile devenu parisien en métro pour aller voler. Il fait partie des premiers rêveurs, certains disent "malades", à motoriser leurs ailes. Il "commettra" ainsi la première traversée de la Manche à bord d’un tel engin. Réalisée sans aucune autorisation, bien sûr ; il atterrit dans le jardin d’un… douanier ! Reconnu coupable de cinq infractions, il sera dispensé de peine, sans doute grâce à son passage sur la chaîne de télévision Canal + à une heure de grande écoute. Merci Monsieur Bonaldi. De l’apprentissage du rôle des médias dans notre société... Pour Aviation sans frontières, il transporte médecins et médicaments dans les zones les plus reculées du monde. Une vie d’aventure, parfois risquée, qui aurait pu se terminer dans un crash d’ULM hydravion en Amazonie. Mais là où certains parlent d’enfer vert, lui ne voit que paradis. L’homme a de la ressource et n’imagine surtout pas se contenter de planifier ses vacances ou sa retraite. Non, lui, ce qui l’intéresse, c’est la Vie, avec un V majuscule, l’action, au présent, là, tout de suite.
Continuant à croiser à haute altitude dans son cadre professionnel, et ne voulant peut-être pas tenter le diable plus souvent qu’à son tour, il transfère ses loisirs de l’air à l’eau. Plus sûr ? A voir. Il troque son appartement parisien contre un petit Joshua et s’attaque d’entrée à l’océan Atlantique. Inexpérimenté, il se perd et met 36 jours pour relier la Bretagne à Madère ! Déterminé, il réussit finalement après cette difficile première expérience, transat aller et retour, et "revend" (moi j’aurais plutôt dit "donne") alors son bateau pour s’installer à bord d’une péniche de 25 m en région parisienne entre deux vols commerciaux. Mais quand on parcourt le monde à tire-d’aile et que l’on revient de transat, la Seine paraît bien étroite. Faute de moyens pour acquérir un bateau de mer, il décide de repartir en péniche ! Transiter par la Belgique pour faire diversion n’y changera rien, à Nieuport, tous les feux sont au rouge, alors… il coupe la radio et fonce ! 36 jours plus tard, il n’est pas à Madère mais à Miami, où il réussit à revendre un navire qui n’aurait jamais dû se trouver là ! Force de conviction.

Retour à Paris, la vie est un éternel recommencement. Admis par les bateliers comme l’un des leurs après sa traversée homérique, c’est à bord du "Saint-Exupéry", clin d’œil du destin, qu’il prend connaissance du plan gouvernemental de destruction des péniches " Freycinettes ". A force de persévérance, parfois à la limite du harcèlement, et grâce à l’appui de Michel Rocard puis de Jacques Delors, le ministère des Transports craque et lui fait don d’un exemplaire dans un but humanitaire. Préparation et descente à Port-Saint-Louis-du-Rhône se feront concomitamment au lancement de l’association Friendship. Destination : le Bengladesh ! Obtenir un pavillon, trouver refuge dans les ports par mauvais temps, traverser un canal de Suez sous étroit contrôle ("mais vous n’êtes pas un yacht !" s’étrangle le pilote qui monte à bord) sont une succession de défis que notre Robin des Bois moderne relève avec force conviction, courage, un brin d’inconscience mais aussi parfois de malice ! Mais qui lui en tiendra rigueur ? Car la cause est noble. Transformer la péniche en hôpital flottant pour le Bengladesh. L’un des pays économiquement les plus pauvres au monde. Très faiblement élevé au-dessus du niveau de la mer, le Bengladesh est le pays de l’eau. Vu du ciel, à travers le hublot, Yves Marre est fasciné par ce qui ressemble à un immense miroir. Fortes moussons, inondations, cyclones ou raz-de-marées provoquent à intervalles réguliers des victimes par milliers.

Alors qu'il arrive à bon port, l’histoire ne fait pourtant que commencer. Dépôt de bilan d’Hôpital sans Frontière, pillage du bateau, rien ne lui est épargné. Yves Marre reprend les choses en main et crée Friendship Bengladesh pour mener le projet à son terme, ce qui prendra trois longues années. Le temps de définitivement tomber amoureux de Runa, fille du médecin qui l’a accueilli à son arrivée. Par l’intermédiaire d’Eugène Riguidel, il a contacté Marc Van Peteghem. C’est la rencontre de deux humanistes, de deux générosités, et le début d’une magnifique histoire, celle de l’association Watever : catamarans ambulances, bateaux de pêche insubmersibles, recherche sur les matériaux bio-composites (jute, bambou…), lancement d’une société de sauvetage en mer locale et préservation du magnifique patrimoine maritime bengladi, dont le fameux bateau-lune : "le plus beau bateau du salon", selon l’architecte Christophe Barreau, visiblement sous le charme. Aujourd’hui fait citoyen bengladeshi par le Premier ministre en personne, sans doute à ses yeux le plus beau titre de noblesse qu’il puisse recevoir, Yves Marre réside en famille à Dhaka et se rend régulièrement sur le chantier naval Tara Tari de Chitagong.

Comment raconter Yves Marre en deux pages ? C’est impossible. Pour tout savoir de son histoire, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de son livre "Navigateur solidaire". Sa vie est un roman d’aventures où Indiana Jones aurait la générosité de l’abbé Pierre. Cette flatteuse comparaison ne viendrait certainement pas à son humble esprit, mais elle s’impose vraiment à vous lorsque cet homme d’action rapporte avec émotion la venue de Mère Teresa à bord du bateau-hôpital Friendship. Symbole d’humanisme qu’il rêvait de rencontrer, c’est elle qui viendra finalement à lui. Un merveilleux cadeau pour celui qui a plus l’habitude de donner que de recevoir.


En savoir plus : watever.org et friendship-bd.org

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